Lorsque j’arrive à Goa
après une journée dans le train, deux bus locaux, et une heure de marche entre les flaques d’eaux de ruelles sombres, la mousson, elle, s’est déjà installée depuis quelques petites semaines.
Je me rends au Curlies, un café-bar-restaurant-guest house bien sympa, sur une des plages du village d’Anjuna. J’espère y trouver Sercan, un couch surfeur turc qui y regarde un match de
football avec quelques amis. A la fin du match, je trouve bien quelques amis, mais pas de trace de Sercan. Je m’installe donc à Curlies, où je vais rester une bonne semaine, à passer mes journées
à me promener et regarder la mer. De nouveaux amis en nouveaux amis, je finis par rencontrer Sercan qui m’invite finalement dans son appart de fonction, il est graphiste designer pour une
compagnie turque dont il manage la branche à Goa.
Goa est l’un des plus petits états de l’Inde, et cette ancienne colonie portugaise a été longtemps un petit paradis pour hippies, puis, il y a encore quelques années, pour teuffeurs.
Maintenant, la réglementation s’est bien durcie et il n’est plus aussi facile d’organiser des fêtes sur les plages sans avoir de problèmes avec la police. Mais de toute façon, en cette saison, ce
sont plutôt parapluies et cirés qui sont de la fête. Il pleut à peu près tous les jours, parfois très fort, parfois longtemps, ce qui n’empêche pas de profiter de belles éclaircies.
Une semaine après être arrivé, je me décide enfin à louer un scooter, c’est vrai que c’est bien plus pratique pour se déplacer d’un village à un autre, et puis c’est impossible de louer des vélos
par ici. Impossible aussi de trouver un casque, alors je roule tout doucement, probablement plus tranquillement que si j’étais à bicyclette, surtout quand il pleut à verse et qu’il fait nuit
!
Je passe tout de même le plus clair de mon temps au Curlies où je rencontre un nombre impressionnant de gens différents. De Fen, un jeune poète camerounais vivant à Bangalore aux vieux hippies de
passage ou ayant fondé ici une famille, des indiens d’origine portugaise vivant ici depuis des générations jusqu’aux indiens d’autres régions venus ouvrir une boutique dans le coin ; le temps des
affaires s’étant bien calmé avec la mousson, il y a plus de moment pour bavarder. Il ne reste pas moins quelques touristes, indiens ou étrangers, qui s’intègrent plus ou moins facilement avec les
locaux et alimentent encore un peu plus rumeurs et autres ragots que je m’amuse à collectionner. Une petite semaine après avoir emménagé chez Sercan, il me faut encore déménager, car mon ami turc
a décidé de démissionner ! Trois ans qu’il bosse pour sa boite sans vrais vacances, il a posé un ultimatum à son boss, un congé ou une démission, le patron a choisi la démission !
Alors nous voilà à la rue, heureusement pas pour longtemps. Taruna, une indienne rencontrée à Curlie’s nous invite dans sa grande maison qu’elle a héritée l’année dernière. La baraque se trouve
dans une résidence bien chic avec deux piscines privées et une dizaine d’autres maisons toutes aussi vides les unes que les autres du fait de la pluie constante. Ambiance un peu spéciale car
notre hôte héberge aussi une toute jeune maman, Sonia, qui est aussi accessoirement dépendante à l’héroïne. Il y a trois mois, Parisi, son beau bébé, a pointé le bout de son nez après huit mois
bien au chaud. Heureusement, la mère et la fille sont tombées sur Taruna qui a connu la même addiction quelques années plus tôt, s’en est sorti, et espère bien aider Sonia à faire de même. Le
nourrisson a l’air en bonne forme, et bien éveillée malgré tout.
Alors je suis bien content de «jouer» au papa tout en donnant un coup de main. C’est un peu bête à dire, mais je me suis tout de suite senti à l’aise avec ce bébé, pouvant essayer de
le porter dans les positions les plus confortables pour elle comme pour moi sans sentir dans mon dos de regards inquiets ou méfiants. C’est que ça ne doit pas être évident, pour des parents, de
confier leur tout jeune enfant à des bras hésitants! Mais lorsque la mère tripe allongée sur son lit 8 à 12 heures par jour et que le père n’est même pas au courant qu’il a une fille, c’est un
peu plus facile. Alors j’apprends, en tâtonnant, à porter, bercer, nourrir, changer, langer, laver etc.… pas de doute, c’est du boulot, mais ça donne presque envie !
Je rencontre aussi Christophe, un gars né à
Château-Thierry quelques années avant moi qui gagne sa vie à planer et faire planer des touristes à l’aide de son parapente. Il partage son temps entre Goa et le Népal, et je m’envole une fois
avec lui au dessus des plages d’Anjuna et de Barga. C’est assez incroyable cette sensation de flotter dans l’air, imitant les oiseaux se laissant porter par les courants. Moi qui croyait qu’en
parapente, on ne pouvait que sauter d’une falaise de montagne pour se laisser doucement tomber dans le vide, ici grâce au vent du large, on s’envole et plane plus que l’on ne tombe !
Et puis il y a Greg, un écrivain américain installé ici depuis une dizaine d’année avec qui il fait toujours bon de parler. Ou encore Bary bare foot, un Néo-zélandais tatoué de partout, toujours
pieds et torse nus, aussi méchant qu’un nounours en guimauve avec lequel il est difficile de s’ennuyer. Et puis Frantz, un hollandais et Shia, une indienne, tous les deux la quarantaine passée,
couple improbable s’il en est, pour qui je vais me transformer en prêtre l’espace d’une soirée, pour célébrer leur faux mariage bien rigolo. Du papa au curé, il n’y a finalement qu’un pas
!
Après une vingtaine de jours sur les plages paisibles de Goa, il est temps de retrouver le tumulte de la ville, et pas n’importe laquelle, Bombay. Sercan décide de partir avec moi, on prend donc
le train tous les deux et on arrive dans la nuit à Colaba, le quartier touristique de la métropole. On trouve deux lits dans un dortoir à l’armée du salut, qui d’après notre guide, est l’un des
rares endroits de Mumbay où les tarifs ne se sont pas envolés au dessus du raisonnable. On y retrouve trois Anglais, rencontrés à Goa quelques jours plus tôt, puis Nat, un Australien qui vient
d’arriver en Inde. Trois jours plus tard, un autre voisin de chambrée nous propose d’aller figurer à sa place sur le tournage d’un film qui à lieu le lendemain. Rendez vous devant le Mac do, à
8h00. Un courte nuit plus tard, on court au temple de la mal bouffe et on y retrouve une dizaine d’autres occidentaux venus des Pays Bas, de Belgique, d’Allemagne, d’Angleterre, ou des
Etats-Unis. Deux des responsables de cute face production, une agence spécialisée dans le recrutement de figurants, nous escortent en taxi puis train de banlieue jusque sur le lieu du tournage,
un énorme immeuble de style bien moderne. Un petit déj indien plus tard, on se retrouve à enfiler nos déguisements : des costards rayés, bien usés, et pas vraiment à notre taille pour les hommes
; des robes colorées et extravagantes pour les femmes
Et maintenant on fait quoi ? Et bien il faut s’assoir là bas. Dans une grande salle, une sorte de scène devant laquelle se dresse de nombreuses rangées de chaises coupées en deux par une allée
centrale, un peu comme à l’église ! Pour les filles, plus on est blonde (et plus la robe est courte), plus on est placée devant, car les cheveux clairs, ce n’est pas franchement courant en Asie ;
et on est là pour donner une petite touche de modernisme exotique si je puis dire. Ma voisine, une mamie indienne à lunettes, aussi bavarde que souriante, m’explique que c’est son métier
d’attendre assise sur une chaise. Et effectivement pour attendre on va attendre ! Doucement, shanti shanti comme on dit ici, on installe les caméras, par ici et puis par là, et puis enfin,
des musiciens en costumes traditionnels arrivent sur scène, et jouent en play back. Attention… ça va être à nous !
« Thalia !» crie un des deux molosses du casting que je n’avais entendu jusqu’alors prononcer silence ! ou shut up !
Et c’est à nous d’applaudir, de lancer des bravos de ci de là, car on est censé être les spectateurs de ce show exceptionnel.
On la refait ?
Et c’est reparti pour des claps si peu spontanés qu’ils deviennent presque enthousiastes. C’est qu’après être resté sans bouger ni parler pendant si longtemps, obtenir le droit d’applaudir c’est
un peu une libération ! Ensuite, et bien il faut bouger les caméras, installer des rails et refaire la même scène mais avec une prise de vue différente. Ils vont nous filmer, sans la
musique, en train de regarder le show qui n’existe plus ; et pourtant, il faut faire semblant d’apprécier la musique, en dodelinant de la tête ou en tapotant en rythme sa jambe. Le mari de ma
voisine, assis quelques rangées derrière nous, fait ça avec un naturel qui laisse présager des années d’expériences ou un sens du rythme très prononcé. Après un petit temps d’adaptation, je
parviens à suivre le rythme et entraine les épaules les plus proches dans un mouvement de gauche à droite. C’est vrai que le temps passe plus vite quant on est à fond dedans ! Le molosse nous
regarde, il n’a pas l’air mécontent, puis casse le délire en meuglant : THALIA ! Et tout le monde d’applaudir.
Rechangement de position de caméra, ce qui laisse présager une bonne demi heure de pause mais même pendant tout ce temps, on n’est pas censé bouger. En insistant un peu, je parviens à m’éclipser
avec Nat pour aller fumer sur la terrasse. Ça fait du bien de sortir de cette salle, de «prendre l’air» et de faire une pause. Les non-fumeurs vont d’ailleurs très vite trouver le temps long,
alors que le ridicule de certaines scènes nous fait au contraire de plus en plus marrer. Après les musiciens, on a le droit aux danseurs qui nous offrent ma foi le seul spectacle plaisant de ces
10 heures de sitting. Et enfin, on a le droit à des dialogues, chose plutôt rare dans un film de bollywood, entre la star bollywoodienne et son voisin, commentant le spectacle par des banalités.
Puis vient l’heure de la révolte, car il est 21h00 passé et que ça fait une heure qu’on nous dit que c’est bientôt fini. Et puis surtout, ce soir c’est la finale de la coupe du monde de football,
qui commence à minuit à l’heure indienne, alors le temps de refaire le trajet dans l’autre sens et de trouver un bar ouvert à cette heure là pour regarder le match, on commence à s’inquiéter,
surtout quand on est hollandais...
Alors on s’en va tous ensemble, je veux dire la dizaine de blancs de la salle, on réclame et fini par obtenir nos 500 rupies (un peu moins de 10 euros) tout en s’indignant gentiment que les
indiens reçoivent trois fois plus que nous !
Et on s’en va dans un bar du quartier touristique où on organise des paris pour rendre le match un peu plus passionnant. 10 roupies la mise, pour tenter de deviner le score final, le ou les
gagnants remportant le tout. A côté de notre gigantesque tablée, une sixaine d’Espagnols prennent part au jeu, tous comme quelques indiens installés de l’autre côté. On passe ainsi une bien bonne
soirée à espérer les buts que l’on a pronostiqués.
Le lendemain, on retrouve Tom, un autre copain de Goa, qui a un petit problème avec son visa, expiré depuis plusieurs mois. Il rencontre le chef de la police de Bombay qui lui demande une petite
enveloppe de 1000 dollars pour régler l’affaire. Avec Nat, on commence à en avoir assez de la ville et on décide de partir le lendemain pour le Rajasthan. A la gare, on trouve des places de libre
pour un train partant à Udaipur qui parait-il est l’une des villes les plus romantiques de l’Inde !